Les sermons ad populum de Maurice de Sully et leur adaptation française : Conclusion

CONCLUSION

L'analyse des quelques sermons de Maurice de Sully et de leurs adaptations en langue vernaculaire donne déjà suffisament d'éléments pértinents pour qu'on puisse en tirer certaines conclusions. La première et la plus évidente, me semble t-il, c'est qu'il vaut bien la peine d'étudier plus profondément ce cas particulier d'un travail de traduction et d'adaptation fait pour les besoin de la pastorale au XII siecle.

Les choix de l'adaptateur (que ce soit Maurice lui-même ou quelqu'un d'autre) semblent prouver l'existence d'un projet bien défini. Il s'agissait de rendre ces modèles des sermons encore plus accessibles aux auditeurs et, peut-être, également aux prêtres. Puisque le but avoué de Maurice était de composer une collection "des sermons très courts, à dire le dimanche et les jours de fête, dans le cycle d'une année", destinée "aux prêtres les moins savants du diocèse" [1] , il est fort probable que les sermons latins, enrichis des références scripturaires et patristiques, étaient encore trop difficiles pour les "prêtres les moins savants". Les recherches de G. Constable (1994) ont démontré qu'il y avait bien à la fin du XII e siècle et au XIIIe des prêtres sachant très peu le latin. Au lieu de leur donner un manuel en langue qu'ils ne connaissaient pas suffisamment bien, il était peut-être préférable de leur proposer le recueil des homélies déjà écrites en langue qu'ils allaient employer pour la prédication au peuple; les homélies qu'ils pouvaient à la rigueur apprendre par coeur pour les débiter telles quelles.

Du point de vue de l'histoire du Moyen Âge le cas des sermons de Maurice peut donc constituer une source inéstimable d'informations. Il en est de même pour l'histoire de la doctrine. Le déplacement des accents, le fait que la version vernaculaire met en relief certains point et en omet d'autres - tout cela témoigne des changements dans la pratique pastorale. L'enseignement différait en fonction de l'époque et de l'auditoire.

Mais le manuel de Maurice de Sully est également un document littéraire. C'est un des premiers exemples de la prose française. Il est vrai que ce genre de prose paraît au premier abord vraiment particulier. De notre point de vue, il s'agit d'un texte rhétorique dont le but est de persuader les auditeurs, de les amener à reconnaître la verité de ce qui leur est dit. Mais considérer les sermons médiévaux comme exemple d'un discours dialectique c'est oublier la réalité de l'époque. C. Perelman [2] en expliquant la différence entre le raisonnement analytique et dialectique souligne que le premier concerne la verité, le deuxième - l'opinion. Ici, dans le cas de la prédication médiévale, il ne peut être question des opinions. Ce que le prédicateur enseigne c'est la Verité, la seule et unique Verité revelée par Dieu Lui-même. C'est pourquoi le but du prédicateur n'est pas de convaincre ses auditeurs, mais plutôt de les émouvoir. Perelman en parle aussi quand il dit que souvent l'argumentation n'a pas pour le seul objectif d'obtenir de la part des auditeurs une acceptation purement intellectuelle; mais elle doit aussi les inciter à agir [3] . Pour illustrer cette thèse, Perelman se réfère d'ailleurs à saint Augustin et ses remarques sur l'argumentation qui se trouvent dans De doctrina christiana. Ce n'est pas un hasard si, justement, ces passages constituent le fondement théorique de la prédication médiévale.

Puisque la prédication médiévale n'est pas adressée à un auditoire qu'il faut amener à accepter certaines opinions, mais plutôt à un auditoire partageant ces opinions, mais ayant besoin d'être incité pour mettre les commendements de l'Église à l'oeuvre, elle se servira non pas d'argumentation logique pour prouver quelque chose mais plutôt de moyens aptes à émouvoir et faire agir. La rhétorique limitée à ce but se rapproche du coup de la poétique dont le but est aussi d'émouvoir.

M. Zink semble ne pas apprécier cette rhétorique quand il écrit: "De fait, le souci pédagogique de l'adaptateur est constant. Il veille sans cesse à simplifier l'idée originale de façon à la rendre plus compréhensible et à l'exprimer plus longuement ou à la répéter de façon à laisser à son auditoire le temps de l'assimiler (...) Il va sans dire que ce délayage nuit à la puissance et à l'efficacité du style" [4] Tout en souscrivant aux interprétations de Zink, je ne suis pas d'accord avec sa conclusion. Elle s'appuie en fait sur l'existance présupposée de la puissance et de l'efficacité absolue d'un style. Comme si un discours pouvait être ou ne pas être puissant et efficace indépendamment de l'auditoire. Cependant rien de tel n'existe. La puissance et l'efficacité d'un style dépendent aussi des auditeurs. Ce qui semble peu efficace du point de vue d'un chercheur érudit du XX siècle pouvait au contraire être très efficace et puissant du point de vue d'un paroissien illettré du XIII siècle. Zink le souligne d'ailleurs à plusieurs réprises: l'adaptateur a tenu à rendre les sermons plus accéssibles aux laïcs. En simplifiant leur structure et leur style, en les épurant des motifs supplémentaires, il les rend en fait plus efficaces et plus puissants auprès de son auditoire.

Bien sûr, l'analyse que je viens de faire n'est qu'une esquisse, car elle ne concerne que six sermons sur soixante quatre. Mais la régularité de certains traits suggère que les mêmes phénomènes se produisent sans doute dans l'ensemble du recueil. Par ailleur, pour étayer mes conclusions de manière vraiment solide, il faudrait d'abord préparer une édition critique du texte latin et une nouvelle édition, critique et corrigée du texte français. Tout cela donne un avenir à la recherche sur Maurice de Sully et son oeuvre, la recherche que jusque là personne n'a entrepris de manière profonde.




[1] N. Bériou, 1998 : 21.

[2] C. Perelman, 2004, Imperium retoryki, Warszawa. p. 15.

[3] ibidem , 25.

[4] M. Zink, 1976 : 175.


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